LIBERTE SANS BORNE

SOCIETE  •  droit à la ville  •  smart city  •  neloliberalisme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis que les villes s’asphyxient à cause des embouteillages et que les transports en commun sont saturés, la trottinette en libre- service commercialise l’utopie d’une liberté sans borne, en harmonie avec la nature, qui associe l’expérience ludique du jeu d’enfant à celle grisante de la vitesse. Le flânage urbain poétique c’est fini : laissez place au visage high-tech de la smart-mobilité !


Plus que d’utopie, il faudrait parler d’illusion. Écolos? La durée de vie d’une trottinette est de 28 jours, elle est rechargée au nucléaire quand ce n’est pas au groupe électrogène et elle est difficilement réparable. Smart ? Ces nouveaux robots tracent vos déplacements comme dans les pires rêves orwelliens. Accessibles à toutes et tous ? Oui, mais seulement au centre-ville, moyennant un prix supérieur à celui des transports en commun et par le travail des «juiceurs», ces auto-entrepreneurs uberisés qui les rechargent la nuit. Libres ? Carrément sauvages! En France, une compétition effrénée pousse une dizaine d’entreprises différentes à les placer dans nos villes, entravant nos espaces et s’imposant dans nos vies. Ces trottinettes sont un symbole: celui d’un ultralibéralisme greenwashé qui envole les plus aisés, jeunes et dynamiques et qui laisse tous les autres... hors du trottoir.


Polluantes, encombrantes, élitistes... le sabotage des trottinettes concerne tout le monde. Il suffit de déplacer la trottinette dans une ruelle sombre sans prêter attention aux bips-bips d’alerte et divers piaillements activés par son intelligence artificielle, puis de laisser libre cours à l’imagination. Peindre le code QR, l’attacher au mobilier urbain avec des serflex, l’écraser violemment contre le béton, la jeter à la flotte, la cacher dans un buisson, la percher dans un arbre. L’enflammer ! La voir brûler, se transformer en un tas de ferraille. Ou encore la pirater, pour qu’elle n’obéisse plus à la dictature de la géolocalisation et du freinage imposé : enfin, elle sera une trottinette libre.

 

Nous ne nous faisons pas d’illusion pour autant. Les sabotages pointent les failles de ces nouveaux systèmes et poussent les ingénieurs à concevoir des produits plus sécurisés et performants. La smart city est En Marche, mais nous ne laisserons pas faire. Tant que nous le pourrons, nous leur montrerons à quel point leurs rêves sont mesquins, leur liberté est bornée.

 Un projet technique n’est pas réaliste ou irréaliste, il se réalise ou se déréalise progressivement. […] Chacun d’entre nous, en prenant Aramis* pour atteindre nos buts ordinaires, nous offrirons alors un peu de réalité à ce moyen de transport. […] Même un usager moyen peut déréaliser Aramis en refusant de grimper dans la rame ; ou, s’il est un élu local, en refusant de s’enthousiasmer pour lui ; ou, s’il est mécanicien ou conducteur, en refusant de travailler pour lui. Aussi ancien et puissant, aussi irréversible et indispensable, et donc aussi réel que soit un moyen de transports, on peut toujours le déréaliser en partie. Aujourd’hui, par exemple, le métro parisien est en grève pour la troisième semaine consécutive. Des millions de Parisiens apprennent à s’en passer et reprennent leur bagnole ou leurs pieds.» 

Extrait d'Aramis ou l'amour des techniques, Bruno LATOUR, Ed. la découverte, p78.

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