GASOIL & JOIE PURE 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des échanges autour du brasero à l’assemblée des assemblées, du petit débat télévisé au grand débat national, de l’article rédigé à la hâte aux premières conclusions hâtives d’élus désemparés, du tag tracé à la bombe sur le panneau de signalisation aux mots des cahiers de doléances, aucun mouvement récent n’avait autant suscité la parole, fait couler autant d’encre et de peinture, donné lieu à un tel retentissement.

 

Aux États-Unis, en 2008, une hausse du prix du carburant mettait de nombreux ménages dans l’impossibilité de rembourser le crédit de leur maison : c’était le début de la crise des subprimes. Dix ans plus tard, ce même gasoil, qui signifie mobilité, appropriation du territoire, intégration sociale, nécessité, besoin, survie, enflamme la France. Une vague d’émeutes et d’occupations embrase le pays du plus petit rond-point à celui symbolique de l’Arc de Triomphe.

Cette lutte crée un retournement de situation et pour beaucoup c’est une joie. Joie d’afficher avec orgueil cette blouse stigmatisée qui veut dire danger, attention, détresse. Joie de se retrouver au rond-point local pour créer du lien là où chacun circulait isolé dans sa voiture. Joie d’oser prendre la parole, en assemblée, en interview, ou même sur un plateau télé. Joie de manifester, la tête haute, dans ces beaux quartiers où on ne pourra jamais se loger. Joie «après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout»*.


Certes, ce mouvement compte de nombreux blessés, de nombreux mutilés et plusieurs morts. Alors que cette lutte ne demande rien d’autre que plus de dignité, le nombre de victimes de la répression laisse ébahi. Mais malgré la peur, personne ne recule. Parce que «quoi qu’il puisse arriver par la suite, on aura toujours eu ça (…) des souvenirs qui mettront un peu de fierté au cœur, qui laisseront un peu de chaleur humaine»*. Voilà pourquoi, à partir de maintenant, rien ne pourra plus retourner comme avant.Voilà pourquoi les Gilets jaunes ne lâcheront rien. Parce que c’est là, enfin, qu’on sent d’être vivants.

 

 

[*Extraits de Simone Weil, Grèves et joie pure. Une arme nouvelle : les occupations d’usine 1936. Libertalia. 2016. 75 pp.]